jeudi 4 février 2010

Les critiques sont maintenant redirigées ailleurs. Où ? Ici.

Merci.

mercredi 3 février 2010

Compte rendu 11e séance Chez Jacki (21/08/2009).

Après deux longs mois d’absence, la machine est relancée, et les Projections chez Jacki, c’est reparti.
Pour cette onzième séance, on recommence sur les chapeaux de roue, avec un grand film essentiel à voir.
Ce soir, le premier film de Wong Kar Wai est programmé, As Tears Go By (et non Fallen Angels), film de genre dans lequel le réalisateur impose déjà son style visuel unique et les thématiques chères à son cinéma. Un film à voir et à revoir à chaque fois avec un immense plaisir.
Il y a ce soir 8 personnes présentes (Jacki, Lucie, Manu, Agathe, Moussa, Laurent, William, Eddie), dont certaines viennent pour la première fois.
Et comme on a bouclé récemment le montage image de Fumer Tue (court métrage low budget réalisé au début du mois), et qu’une partie de l’équipe du tournage était présente, on décide d’ouvrir la soirée avec le visionnage de ce petit film non terminé. En effet, il est encore à l’état d’ours (montage image brut, sans son, mixage, étalonnage, musique), et il y a encore pas mal de petits détails à régler. La caméra portée se ressent fortement sur grand écran, et ça bouge dans tous les sens sur le mur blanc de Jacki. Et comme le son n’est pas encore mixé (Emilien s’en occupe en ce moment), chaque coupe est brutale et sèche et brise la fluidité du film. Et puis la scène chorégraphiée de baston a un peu été charcutée et me semble maintenant un peu plus brouillonne, moins lisible, mais surement plus rythmée par rapport à l’ensemble global du film. J’espère me repencher sur cette scène avec Moussa qui a pensé, écrit et découpé les mouvements de cette séquence. On y rejettera un œil. La version de Fumer Tue présentée ce soir, est une version concentrée (7 minutes par rapport au 10 minutes d’avant sans le générique), plus efficace, plus rythmée, par rapport à la première version.


Un petit film d’action sans prétention, préparé seul en un mois, tourné en 4 jours avec une équipe réduite de moins de 10 personnes sur-motivées et efficaces. Tout le monde a effectué un super boulot et a donné le meilleur de lui-même. C’était pour moi une sorte d’exercice et de test à tous les niveaux, essayer de nouvelles choses et voir si on est capable d’en accomplir. Le résultat est largement à la hauteur de mes attentes.
Après l’avoir visionné une fois et écouté les commentaires odieux de notre cher Manu (c’est un peu comme notre mascotte) qui a descendu « ce film d’auteur action à la con, et ce réalisateur qui l’a fait courir pendant 2 jours et se prendre une trempe par un yamakazi, mais de toute manière, ce n’est pas lui, impossible de lui mettre une trempe, même dans une fiction, ce n’est donc que de l’image de synthèse… », on discute des petits soucis rencontrés dans le montage image brut, des choses à régler, etc.
En tout cas, Manu a vraiment une gueule, et il s’agit de l’exploiter pour le faire tourner dans nos films.


Après cette courte introduction, on enchaine avec As Tears go By, premier coup d’essai, et coup de maitre du réalisateur Wong Kar Wai (relativement bien connu en France depuis les succès de In the Mood for Love et 2046). Après avoir vu Chungking Express (5e séance Chez Jacki, le 10 mars 2009), on continue notre découverte de cet auteur essentiel à Hong Kong et très novateur avec son premier film, moins connu que ses suivants.
As Tears go By date de 1988 (ah les années 80…) et s’inscrit parfaitement dans la première thématique propose chez Jacki, à savoir “Triades et Yakuzas”. C’est en effet un pur film de gangster à la hongkongaise avec tous ses codes et motifs récurrents du genre (les rapports entre les petits chefs de gang, la réputation, la réussite dans le milieu et le fait de garder la face, le jeu de dominant/dominé à chaque conflit à grands coups de pression, les « négociations » serrées autour d’une bouteille de bière, la vengeance, le fait d’être intouchable quand on doit aller exécuter un « contrat » important, etc). Mais dans ce schéma classique d’amitié virile et violente et de vendetta urbaine, Wong Kar Wai plante les graines qui germeront dans ses œuvres suivantes, en y insufflant une histoire d’amour à la fois grave et légère (à l’image de la belle cousine de Wah/Andy Lau qui fume malgré sa maladie aux poumons, incarnée par la toute jeune Maggie Cheung). L’absence, le manque, le non-dit viennent s’ajouter au tragique et au dilemme de l’histoire de Wah et son ami Fly (génial Jacky Cheung en chien fou que rien n’arrête), qui veulent s’imposer dans le milieu du crime hongkongais et réussir par tous les moyens.
Un film de gangster et d’amour à la fois, pari réussi pour le cinéaste qui signe ici un excellent premier film, qui malgré son apparence culturelle très localisée (c’est un film typiquement hongkongais), assume totalement ses influences occidentales (et non des moindres). On notera entre autre, la musique de Top Gun « Take my Breath Away » chantée en chinois (remarquons que la version US est carrément moins bien, le synthé n’a rien à voir.
Pour la version US: http://www.youtube.com/watch?v=48hDOV6x6OU&feature=fvw ;
pour la version HK: http://www.youtube.com/watch?v=0TRt8f6jCYs), chanson mémorable qui semble être restée dans la tête de pas mal de personnes le weekend suivant la projection, et pour la narration, on sent l’inspiration de Mean Streets de Scorsese, dans le duo Andy Lau-Harvey Keitel/Jacky Cheung-Robert De Niro, et le traitement du milieu du crime organisé (mafia ou triade).
On retrouve aussi dans ce premier film, la marque de fabrique du style Wong Kar Waï : images gelées et saccadées, changement de vitesse de l’obturateur, pour ces plans magnifiques où le temps semble s’être arrêté, comme dans un rêve (la scène hallucinante où Wah va venger son pote dans un petit resto couvert de bâches et éclairé aux tubes fluos, ou encore le magnifique début de Chungking Express), avant la collaboration avec le chef opérateur Christopher Doyle. On constate d’ailleurs la présence de 5 personnes qui signent les images du film, comme cela semble fréquent à Hong Kong. Un film bien plaisant à voir, et bien marrant aussi visiblement, même si certains moments de rigolade semblaient inappropriés (surtout le moment-important dramatiquement lol- du long baiser langoureux dans la cabine téléphonique), mais bon en plus avec cette musique magnifique, et tout l’aspect kitsch, comment ne pas rire ou au moins sourire. Ahah.
Un film de commande qui pose les bases formelles et esthétiques d’un univers cinématographique propre au cinéaste, avec des jeunes acteurs, futures stars du cinéma de Hong Kong, et des influences multiples des cinémas du monde entier (Nouvelle Vague française, cinéma américain des années 70/80, et bien sûr, le cinéma de Hong Kong, dans lequel son œuvre s’inscrit parfaitement). Je suis content de vous avoir montré ce film, et j’espère en voir d’autres avec vous du même réalisateur (Fallen Angels, 2046, Nos Années Sauvages, Ashes of Time).
Mais la prochaine fois, je crois qu’on va partir dans une autre direction, avec du film de zombie, et aussi d’autres propositions pour changer (Manu a un petit programme en tête, on en parlera).

Voila, c’est un petit compte-rendu succinct pour se remettre en jambes, mais j’attends aussi vos critiques sur les films vus chez Jacki et vos propositions de programmes ou de films. A très bientôt les amis.
Tiens et ça c’est un petit bonus pour la route. La fin du film avec la pure chanson d’Andy Lau: http://www.youtube.com/watch?v=NGaDl9dbakI&NR=1

Eddie, le 26 aout 2009.

samedi 16 janvier 2010

Kinatay de Brillante Mendoza (Philippines/2009/105’’/Couleur/35mm/1 :85/Son Dolby SRD/vostfr).



Ce soir à 18h30, je vais voir Kinatay de Brillante Mendoza, qui jouait pour la dernière séance au cinéma l’Ecran. Serbis m’avait intrigué, même s’il ne m’avait pas beaucoup plu. Ces longs plans séquences déambulant dans un cinéma porno délabré sont magnifiques, mais le film m’avait ennuyé et laissé un petit goût de frustration et de manque. Donc je reviens à la charge, en me disant qu’un polar de cet auteur changera ma vision de son cinéma. Et puis je ne connais absolument pas le cinéma philippin. Je vais donc le voir en salle 2 de l’Ecran, devant un public très clairsemé (5 spectateurs seulement). On me prévient à l’accueil que c’est un film dur, sombre et assez violent, et moi je me dis « Bah oui, c’est un polar.. », mais je ne m’attendais pas à ça (j’aurai dû de la part de Mendoza).
Le film s’ouvre sur des images de rue du quotidien (marché, échoppes, travailleurs) prises caméra à l’épaule, c’est coloré, c’est vivant, bordélique, on entre tout de suite dans un univers de polar urbain d’une contrée lointaine et exotique.
L’action est concentrée en une journée et une nuit, jusqu’au lendemain matin.

Résumé:
Peping (Coco Martin), un jeune étudiant en criminologie, est recruté par son ancien camarade de classe, Abyong, pour travailler en tant qu’homme à tout faire au service d’un gang local de Manille. Cette activité lui permet de gagner de l’argent facilement pour faire vivre son enfant et sa jeune fiancée, qu’il a décidé d’épouser. Mais pour cela, il lui faut encore plus d’argent. Abyong propose alors au jeune homme de s’engager dans une « mission spéciale », particulièrement bien rémunérée…



Le film est clairement séparé en deux parties, avec deux manières de tourner différentes (35mm pour la journée et HD pour la partie de nuit). La première partie nous fait découvrir une famille dans les rues de Manille, dont les membres éparses vont converger vers un évènement heureux et important, le mariage d’un jeune couple Peping et sa femme enceinte. C’est le bazar, la grand-mère arrive au dernier moment, il règne un bordel ambiant dans ces rues. On assiste à un mariage groupé (je ne sais comment de couples se marient en même temps devant un prêtre qui psalmodie dans un micro), à une tentative de suicide d’en haut d’une affiche publicitaire suivie de près par une armée de journalistes avides de sensation fortes et les supplications de la mère, sorte de théâtre improvisé et à ciel ouvert. Le maire qui marie nos héros a plein d’humour, mais officie en dilettante sans trop y mettre de forme (on sent le système administratif un peu bancal et bricolé). Dans la salle de classe où Peping étudie la criminologie (le prof explique la procédure à suivre lorsqu’on arrive sur un lieu de crime) en somnolant, personne n’écoute, les étudiants parlent entre eux et se marrent lorsque le prof fait une remarque à l’un d’eux (en l’occurrence balance une craie sur Peping pour le réveiller), on est loin de l’ambiance studieuse et scolaire de ce genre d’endroit.
En gros, la première partie du film est dans la même veine que Serbis, même univers bordélique, chaotique, grouillant, capté caméra à l’épaule, sans cesse dynamique, mouvante, pour suivre cette vie atypique et tous les éléments qui la compose.
Mais il y a aussi des traces, des petits gestes qui vont annoncer la suite. On sent dans cette première partie le manque d’argent. Il faut payer le mariage, et visiblement les études en criminologie, ça rapporte pas des masses. Le parrain de Peping a l’air à l’aise financièrement, et lorsqu’ils s’en vont du restaurant dans lequel ils fêtaient l’heureux évènement, Peping prend discrètement sur la table l’argent de l’addition du repas posé par son parrain, geste presque anodin, mais qui sera lourd de sens par la suite.
Car Peping a besoin d’argent, et voici la seconde partie du film. Pour arrondir ses fins de mois, notre héros futur policier se livre à des petits trafics juteux et clandestins. La scène qui ouvre cette deuxième partie est intelligente et très claire : on suit un type qui fait le tour de vendeurs ambulants qui lui filent chacun une poignée de billets, pour payer le droit de faire de la revente à la sauvette. Le racket a toujours été la première source de revenus du gangster, quelle que soit son origine, et ici on n’échappe pas à la règle. Le type fait donc sa collecte habituelle, en mettant un coup de pression et des claques aux mauvais payeurs, puis, une fois qu’il a finit, vient donner sa recette à Peping qui la refile à un autre truand. Ok, donc Peping fricote avec les truands locaux pour élever un peu son niveau de vie. Une corruption vitale et nécessaire : salaire trop bas, donc combines obligées. Logique.



Puis son pote Abyong lui dit que ce soir, le patron va avoir besoin de lui pour un plus gros coup. Pour Peping, c’est un peu comme un baptême de feu, et il ne se doute à aucun moment de ce qui l’attend (nous non plus d’ailleurs, et comment s’y attendre vu l’absurdité de leur job..).
La bande va chercher Madonna, une prostituée junkie qui connait visiblement nos mauvais garçons, mais qui va s’en prendre plein la tronche (on comprend rapidement qu’elle doit de l’argent, beaucoup, et visiblement, une des méthodes efficaces pour le récupérer c’est de cogner à mort le mauvais payeur), tout d’un coup, sans préavis. Elle-même semble surprise du traitement qu’elle subit en suppliant le boss de ne pas lui faire de mal. Déjà, on sent le malaise absurde pointer, et surtout le doute de Peping qui se demande ce qu’il est venu foutre dans cette histoire moche.
Et c’est parti pour au moins une heure de virée nocturne, dans une camionnette pleine de truands à la mine patibulaire et aux méthodes expéditives, dans une descente aux enfers qui fait progressivement monter l’attente puis l’angoisse de Peping (et la nôtre).
La séquence du trajet en voiture est extrêmement longue (au moins 30 minutes de torture mentale), ponctuée de fausses peurs (« on nous poursuit »), d’animaux écrasés, d’un barrage de police, d’un toxicomane qui les alpague à un feu rouge, d’une pause-pipi rapide sur le bord de la route. C’est long, c’est lent, on ne comprend pas qui ils sont et pourquoi font-ils cela. On pourrait croire que c’est des flics véreux et marrons, ou des truands, quelle importance, et d’ailleurs ça ne sera pas résolu. Ils enlèvent et tabassent la fille dans la voiture, sous les yeux impuissants et affolés de Peping, la tuent par inadvertance (mais en fait elle n’est pas morte, encore pire, comme on le découvrira plus tard). Et puis surtout, on ne voit rien. Beaucoup de flous, de gros plans sur des visages plongés dans le noir, juste éclairés par intermittence par les lumières de la rue, les phares, il fait tout simplement trop sombre, et pendant une bonne partie de cette séquence, on ne verra que du noir ou des visages en silhouette ou sous-exposés. On est dans cette voiture sombre de nuit, et il ne se passe rien, sauf le doute et l’angoisse de Peping, et les conversations anodines des gangsters, alors que l’horreur est en train de pointer son museau désagréable. J’avoue m’être pas mal ennuyé pendant cette partie, malgré mon incompréhension et mes doutes qui me faisaient attendre patiemment la suite, dans l’espoir d’une résolution, d’une explication, même la plus horrible soit-elle. Comme Peping, je suis largué et je subis cette attente un peu angoissante, mais surtout ennuyante.
Mais le pire est à venir. Ils arrivent enfin devant les grilles d’une vieille résidence, dans laquelle ils vont terminer leur joyeuse besogne.
La fille n’est pas morte, mais se fait réveiller à l’aide d’un seau d’eau désagréable, et sa punition pour sa dette n’est pas finie. On explique calmement la situation à Peping, et on envoie les jeunes acheter de la bière pour faire passer le temps, pendant que les truands entreprennent de violer la fille.
Peping est horrifié, et semble vouloir réagir, ou tout du moins s’enfuir pour échapper et oublier tout ça. Il veut se barrer d’ici, mais hésite, a peur et finalement ne peut rien faire. Il reste là, voyeur lâche, terrifié et impuissant, sans réaction physique (par contre ses yeux en disent longs sur l’horreur et la folie dont il est témoin). Il suit les ordres, regarde le viol, puis la boucherie sans bouger (même lorsqu’on lui crie de ramener des sacs poubelles). Car les truands ont la judicieuse idée de découper la fille en morceaux qu’ils iront éparpiller aux quatre coins de la ville. Je ne comprends pas l’utilité d’un tel acte, ni même s’ils ont récupéré leur argent, mais ça a l’air de leur faire bien plaisir, ou tout simplement d’être un boulot comme un autre. En tout cas, je ne comprends pas absolument l’idée de découper quelqu’un qui doit de l’argent, je ne vois pas comment sa mort pourrait rembourser quoi que ce soit. Est-ce une habitude à Manille (ça a visiblement l’air de venir d’un fait-divers récent, des morceaux de cadavres humains retrouvés dans des poubelles, « une autre tête coupée » nous apprend t’on à la fin..) ?



Toute la violence est seulement montrée à travers le regard du héros horrifié et impuissant, relégué au simple rang de spectateur/voyeur, ce qui accentue notre frustration.
Tout ça pour dire que c’est super horrible, mais traité comme un fait divers anodin, qui semble être la routine pour les truands (qui discutent tranquillement ou boivent des bières pendant ce temps). Le problème, c’est que ce traitement brut, sa « mise en scène en temps réel » n’a pas réussi à me transporter au cœur de l’action (quasi-inexistante) ni des émotions du héros apathique et passif. On se contente juste de subir l’horreur, et surtout l’incompréhension tout au long de cette séquence trop chiante, dans laquelle on ne voit rien (et visiblement, ça fait peur et monter l’angoisse). Filmer du noir, des visages sous-exposés ou un long trajet sur la route, me semble plus ennuyeux qu’angoissant. Le doute et l’angoisse sont vite remplacés par l’ennui et l’attente de quelquechose qui ne viendra jamais. Et on s’attend quand même à voir réagir Peping face à tant d’horreur (la scène où il seul face à la fille attaché sur le lit, ou celle où il est témoin d’un viol humiliant), mais en fait non. La seule réaction humaine qu’il aura, c’est quand il vomit arrivé au restaurant le lendemain matin, après sa nuit d’horreur. Enfin, quelquechose de normal, mais très vite, il nettoie son alliance de mariage, et revient devant son assiette (« C’est froid » lui dit-on, « C’est pas grave, j’ai pas faim », tu m’étonne qu’il a pas faim. Comment manger après ça ?). Puis il demande à partir, et revient enfin à sa vie normale, comme si de rien n’était, ou plutôt pour faire comme si de rien n’était, pour oublier l’horreur insensée de la nuit dans le bordel de la journée (le dernier plan du film nous montre la femme et le bébé de Peping comme pour rappeler à notre souvenir la famille, si importante après cette nuit absurde). Notons une chose marrante cependant : il a gardé le polo de son école de police pendant toute la virée nocturne rendant sa place encore plus décalée et inutile.
Et puis cette phrase sentencieuse de Mendoza quand on file la tête de la fille emballée dans un sac à Peping : « Une fois l’intégrité perdue, elle est perdue à jamais ». Mais de quelle intégrité peut-on parler quand on a été témoin de ça sans réagir ? Est-ce un niveau de vie trop bas, une famille à nourrir, qui font qu’il n’a pas réagit, et le transforment en témoin complice d’un acte insoutenable ?
Je ne comprends pas de quoi veut nous parler Mendoza, à part d’une société tellement corrompue, que les individus lambdas y acceptent de faire l’inacceptable. Je ne comprends pas non plus la violence absurde et froide des gangsters, ni les raisons de leur crime (quel intérêt de faire ça à une personne endettée ?). Je n’ai pas réussi à plonger dans cette descente aux enfers, ni à m’identifier ou m’attacher à cet anti-héros, dont la seule utilité narrative est de servir de témoin à la fois impuissant et complice par sa passivité, à cette boucherie (Kinatay en philippin semble vouloir dire massacre). Je n’ai pas réussi à adhérer à l’histoire que voulait nous raconter Mendoza, et encore moins à sa manière de la raconter (pourquoi autant d’attente soi-disant angoissante dans cette voiture sombre et dans laquelle on ne voit rien ?).
Presque deux heures d’angoisse et de doute qui se transforment bien vite en ennui, et comme Peping, j’ai hésité à m’en aller, mais comme lui, je voulais voir jusqu’à la fin où voulait en venir le cinéaste. Et j’avoue, que comme Serbis qui m’a laissé sceptique, Kinatay me laisse le goût amer du spectateur qui a presque l’impression d’avoir perdu son temps. Mais on n’a pas le droit de dire que regarder un film fait perdre du temps, même lorsqu’on n’a pas aimé, et on en apprend toujours, même avec les mauvais films (ou en tout cas ceux qui ne nous plaisent pas).
Avec Kinatay, j’ai appris que j’avais un peu de mal avec Brillante Mendoza et que ces films et ce qu’il veut y dire me sont restés hermétiques.
Par contre, on sent effectivement qu’il y a un malaise dans cette société, malaise particulièrement bien traduit dans ces deux films.
Mais bon, je n’ai pas réussi à trouver ces films intéressants, et je vais quand même essayer de voir d’autres films de ce réalisateur (John John, ou encore Tirador de 2007) pour en savoir plus et ne pas rester sur ce sentiment.
Kinatay est vraiment un film bizarre qui met certes mal à l’aise, mais dont l’engouement provoqué me laisse perplexe. Mais après tout, qui suis-je pour me demander si son Prix de la mise en scène à Cannes est mérité?
J’attends vos retours et vos commentaires si vous l’avez vu, afin de confronter les points de vue.




http://www.kinatay-lefilm.com/
http://www.imdb.com/title/tt1423592/
http://www.cinezik.org/critiques/affcritiquefilm.php?titre=kinatay
http://www.indiewire.com/film/kinatay/
http://www.evene.fr/cinema/films/kinatay-25624.php
http://www.mad-movies.com/forums/index.php?showtopic=27362
http://www.telerama.fr/cinema/films/kinatay,391329,critique.php
http://www.excessif.com/cinema/critique-kinatay-4708900-760.html
http://www.paperblog.fr/2546645/kinatay-de-brillante-mendoza-sombre/
http://irreductibles.blogspot.com/2009/11/kinatay-de-brillante-mendoza.html
http://100pour100cinema.over-blog.com/article-kinatay-realise-par-brillante-mendoza-40475998.html
http://cinema.fluctuat.net/films/kinatay/8069-chronique-Quand-Manille-dort.html
http://cinema.fluctuat.net/blog/38049-quentin-tarantino-a-adore-kinatay-de-brillante-mendoza.html
http://www.lexpress.fr/culture/cinema/kinatay-de-brillante-mendoza_759051.html
http://www.lexpress.fr/culture/cinema/film-en-salle/kinatay-brillante-mendoza-frappe-encore-juste_828993.html
http://www.telerama.fr/cinema/seance-tenante-5-vengeance-de-johnnie-to-et-kinatay-de-brillante-mendoza,42828.php
http://www.lemonde.fr/cinema/article/2009/11/17/kinatay-depecage-d-une-effeuilleuse-a-manille_1268293_3476.html
http://www.lemonde.fr/festival-de-cannes/article/2009/05/18/kinatay-brillante-mendoza-plonge-avec-brio-dans-un-cauchemar-sanguinolent_1194442_766360.html

Eddie, le 16 janvier 2010.

Tueur à Gages (Killer) de Darezhan Omirbayev (Kazakhstan-France/1998/80’’/35mm/Couleur/Vostfr).



Réveillé trop tard pour L’Armée des Ombres de Melville au MK2 Quai de Seine, que j’essaie de voir depuis un moment, j’y vais quand même pour un autre film du cycle « Melville et les héritiers du film noir », Tueur à Gages de Darejan Ormibaev, un film kazakh au titre accrocheur, à 11h25.
Une poignée de personnes dans la salle 4 (même pas une dizaine), le film commence direct sans aucune pub.
Un début contemplatif, quasi muet, plein de vide et manque. Un scientifique invité à une émission de radio, un jeune homme qui attend dans un hall. Un bâtiment labyrinthique aux couloirs anonymes et déserts dans lequel se perd le scientifique pour en sortir (magnifique série de plans d’errance silencieuse et solitaire du pauvre vieux qui cherche la sortie). Le jeune homme qui l’attend, c’est son chauffeur, et quand le scientifique réussit enfin à sortir de ce dédale de couloirs vides, ils partent en voiture. En une séquence avare en dialogues, on comprend qu’il y a un malaise dans ce pays, et à plein de niveau. Le scientifique semble galérer pour trouver des subventions pour ses recherches, et le jeune héros s’accroche à son boulot de chauffeur pour ne pas avoir à survivre de combines. Bienvenue au Kazakhstan, avec une présentation du pays beaucoup moins drôle que dans Borat.

Résumé :
A Almaty, capitale du Kazakhstan, Marat (Talgat Assetov) est un jeune chauffeur qui travaille pour un scientifique qu’il conduit. Un jour, en ramenant de l’hôpital sa femme et leur bébé qui vient de naitre, dans un moment d’inattention, Marat percute la voiture de devant, une Mercedes appartenant à un parrain quelconque, nouveau riche local important et influent. Le propriétaire lui demande de payer les réparations, Marat n’a bien sûr pas les moyens. On lui envoie des hommes de main lui casser la figure chez lui, et Marat est obligé de prendre un crédit à un fort taux d’intérêt afin de rembourser les réparations. Mais lorsque le scientifique se suicide car il ne peut faire aboutir ses recherches par manque de subventions, privant Marat de sa seule source de revenus, et que sa dette augmente jusqu’à devenir exorbitante, on lui propose de tuer quelqu’un, combine illégale que Marat a toujours refusé. Cette fois-ci, il ne peut se défiler et accepte avec contrecœur. Sa cible est un journaliste gênant qui dénonce la corruption ambiante et risque de compromettre le parrain influent.

Le titre ne prend son sens que vers la fin, quand le héros face à l’adversité et à son destin, devient malgré lui, un tueur à gages. Rien de bien glorieux donc, ce n’est pas un film allégorique de ce métier si romantisé au cinéma. Le cinéaste fait plutôt un constat amer et très pessimiste de la situation dans son pays en pleine chute libre suite à la fin du système soviétique de l’URSS.
Ici, pas de fioritures ni d’effets de style tapes à l’œil et racoleur digne du genre polar, bien au contraire, une mise en scène épurée suit l’errance d’un héros devenu fantôme, qui s’efface peu à peu et disparait de l’écran (sa mort restera d’ailleurs hors-champ, pudique et anecdotique, tout comme les confrontations physiques, souvent montrées après l’action), d’ailleurs ce personnage est loin d’incarner l’archétype du tueur à gage de ce genre de film, c’est plutôt un homme simple comme tout le monde qui bascule dans un univers clos et chaotique, où tout est à prendre et à reconstruire, traité d’ailleurs de manière très naturaliste et sans fioritures de mise en scène, assez proche d’un style documentaire qui se contente de montrer, sans intervenir dans l’histoire. Le cinéaste suit ce personnage, héros apathique et passif dans son errance, ses erreurs, la fatalité de son destin, témoin silencieux de son parcours tragique. Malgré son honnêteté et son intégrité, il semble totalement prisonnier de son environnement, qu’il subit tout au long du film (mais qu’il ne semble pas accepter, critiquant le trafic illégal, moyen de survivre dans ce pays, et le chaos engendré par ce phénomène), jusqu’à en perdre sa substance, son humanité, son existence. Il n’est pas grand-chose dans cette société, et malgré son désir d’échapper à cette condition, il restera prisonnier de celle-ci.
Les plans où il se trouve sur un toit, devant toute l’étendue de la ville, sont magnifiques, et soulignent cette solitude et cet effacement (songe-t’il au suicide, solution qui mettrait fin à tous ses problèmes ?).
Killer est le troisième long métrage de Darejan Ormibaev, après Kaïrat et Kardiogramma (trois films en K).
Une vision très pessimiste du Kazakhstan, après le passage au capitalisme et toutes ses dérives engendrées (marché noir, corruption, mafia), Tueur à Gages dresse un portrait peu engageant de son pays, et laisse un goût amer après sa vision, d’impuissance et de frustration. Un film à la mise en scène effacée, simple et honnête, tout comme son héros.
A noter que ce film a reçu 2 prix (Un Certain regard à Cannes et le Don Quichote Award au Karlovy Vary International Film Festival en République Tchèque et une nomination pour le Crystal Globe au même festival).



http://french.imdb.com/title/tt0157124/
http://zata.free.fr/chronique.php?id=209
http://www.theauteurs.com/films/1251
http://www.objectif-cinema.com/interviews/013.php
http://www.objectif-cinema.com/analyses/082.php
http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=565
http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=62380.html
http://www.kinokultura.com/CA/reviews/killer.html
http://www.filmref.com/directors/dirpages/omirbaev.html
http://www.fichesducinema.com/spip/article.php3?id_article=1398
http://shangols.canalblog.com/archives/omirbayev_darezhan_/index.html
http://www.festival-automne.com/public/ressourc/publicat/1998cine/lalann09.htm
http://cinema.fluctuat.net/films/tueur-a-gages/1243-chronique-pas-drole-de-rouler-en-lada.html
Eddie, le 3 juillet 2009.

Le Petit Fugitif (Little Fugitive) de Morris Engel, Ray Ashley et Ruth Orkin (USA/1953/80’’/35mm/N&B/VF)



Séance du matin (11h30) pour aller voir Le Petit Fugitif (depuis le temps que je voulais le voir) en salle 2 du Reflet Medicis devant une vingtaine de spectateurs. Je remarque que l’écran de cette salle est bien haut, et que le bruit de la climatisation vient perturber le film et son travail sonore. Et puis surtout, il est projeté en version française, ce qui n’était pas indiqué dans le programme (ni même affiché dans le cinéma). Un homme sort direct de la salle dès les premières phrases en français, et quelques personnes le mentionnent à la jolie caissière à la fin du film, qui nous répond gentiment que c’est une séance destinée aux enfants (programmée dans Enfance de l’Art), donc rien de plus normal qu’il soit en VF. Entièrement d’accord, mais dans ce cas là, autant l’indiquer pour ne pas rameuter des spectateurs avertis et puristes des versions originales. Enfin bon, passons, car malgré ce petit souci de langue, la vision de ce film reste plaisante, pleine de recherches formelles et de spontanéité. Le Petit Fugitif est un film novateur qui influença fortement la Nouvelle Vague et plus généralement un cinéma au style plus libre et plus direct, ancré dans la réalité. Truffaut le cite en disant « que sans ce film, il n’y aurait pas eu de Nouvelle Vague ».

Résumé :
À Brooklyn dans les années cinquante, la mère de Lennie (Richard Brewster) lui confie la garde de son petit frère Joey (Richie Andrusco), âgé de sept ans, car elle doit se rendre au chevet de la grand-mère malade. Lennie avait prévu de passer le week-end avec ses amis à Coney Island. Irrité de devoir emmener son petit frère partout avec lui, il décide de lui jouer un tour en simulant un accident de carabine sur un terrain vague. Persuadé d’avoir causé la mort de son frère, Joey s’enfuit à Coney Island, immense plage new-yorkaise dédiée aux manèges et à l’amusement. Il va passer une journée et une nuit d’errance au milieu de la foule et des attractions foraines…

Ce film est vraiment génial, de par sa simplicité et sa spontanéité, et tout particulièrement celle de l’acteur principal âgé de ans à l’époque, Richie Andrusco, totalement cinégénique, et plein de fraicheur, de curiosité, de naïveté et d’innocence, au regard cependant perçant et conscient du monde qu’il l’entoure, comme un petit homme. Dès les premières images, on est immédiatement happé par ce petit gars haut comme trois pommes, et on suit, avec la même curiosité qui le pousse pendant tout le film. Après la mauvaise blague de son grand frère, le reste du métrage se déroule quasiment entièrement dans le parc d’attraction de Coney Island, propice aux expérimentations visuelles et cinématographiques. Bourré de recherches formelles, Le Petit Fugitif est techniquement riche et plein de trouvailles, en rapport total avec le héros et ses découvertes, ses expériences, sa manière de voir et d’appréhender le monde (la caméra est souvent à hauteur de ses yeux, à son niveau). Toute son exploration dans le luna park est détaillée et appréhendée avec sa vision d’enfant, ce qui se traduit cinématographiquement par une approche très expérimentale, de caméras très souvent mouvant et dynamique, des axes et des mouvements audacieux, des fondus et un montage très expressifs, tout un panel de plans détaillant les moindres recoins, angles, décors du parc d’attraction (caméra embarquée dans les manèges, détails des attractions du parc, etc). La petite musique à l’harmonica (musique d’Eddie Manson) et les images brutes proches du documentaire expérimental et le noir et blanc magnifique (photographie de Morris Engel) servent cette poésie cinématographique.
Le jeune acteur Richie Andrusco est juste génial, cinégénique et capte entièrement notre attention dès les premières images du film. On suit son errance tout au long, on le voit se débrouiller comme un petit homme débrouillard (il ramasse les bouteilles vides sur la plage pour gagner quelques sous), c’est véritablement le héros du film, tel un mini cow-boy (la manière dont il se tient, sa démarche, sa passion pour les chevaux). A noter particulièrement, les scènes où il mange une pastèque, fait du baseball avec une batte beaucoup trop grande et trop lourde pour sa petite taille, et quand il fait enfin du poney.
Le Petit Fugitif est effectivement un grand film moderne et novateur plein de candeur et de naïveté, toujours actuel et d’un grand intérêt de nos jours, que je ne peux que vous conseiller de voir.


http://www.imdb.com/title/tt0046004/
http://www.carlottafilms.com/le-petit-fugitif/film/446
http://www.orkinphoto.com/films.php
http://www.critikat.com/Le-Petit-Fugitif.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Petit_Fugitif_%28film,_1953%29
http://www.cineclubdecaen.com/realisat/engel/petitfugitif.htm
http://www.dvdrama.com/news-31255-cine-le-petit-fugitif.php
http://www.festival-tete-de-mule.fr/spip.php?article224
http://www.evene.fr/cinema/films/le-petit-fugitif-22601.php
http://lbenyell.blog.lemonde.fr/2009/03/09/le-petit-fugitif/
http://www.scienceshumaines.com/le-petit-fugitif_fr_23352.html
http://www.allocine.fr//film/fichefilm_gen_cfilm=140217.html?nopub=1
http://www.liberation.fr/cinema/0101318582-le-petit-fugitif-enfin-rattrape
http://www.notrecinema.com/communaute/v1_detail_film.php3?lefilm=22550

Eddie, le 13 sept. 2009.

La Femme des Sables (Suna no onna) d’Hiroshi Teshigahara (Japon/1964/153’’/35mm/N&B/1:37/vostfr).



Je ne vais pas souvent au ciné-club de la fac de Paris 8 (un film chaque mercredi midi), et ayant participé à la conception du programme de cette année (sur le thème du désert. Décidément, après 2 films de Sergio Leone..), il y avait un film que je souhaitais voir depuis l’année dernière, proposé par un collègue de classe : La Femme des Sables d’Hiroshi Teshigahara, dans une copie distribuée par Carlotta Films (je retrouve sans cesse cette société, incontournable dans la préservation et la diffusion d’une grande partie du patrimoine cinématographique mondial). C’est l’occasion d’y retourner après une longue absence. Et je suis étonné du nombre relativement conséquent de spectateurs, dont une grande majorité d’étudiants (en cinéma). Un petit souci en début de séance, visiblement un problème de format de projection, rapidement réglé.
Second long métrage de Teshigahara, La femme des Sables a obtenu le Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes 1964, nominé aux Oscars du Meilleur réalisateur et Film Etranger (1965 et 1966), entres autres prix et nominations (Blue Ribbon Award 1965, Kinema Junpo Award 1965 et plusieurs prix raflés au Mainichi Film Concours 1965), et a permis de faire connaitre le cinéaste en Occident.
Depuis 1953, il a réalisé 5 courts métrages avant son premier long (Otoshiana/Le Traquenard 1962). Pour lui les images sont plus importantes que les mots, les corps et les paysages sont considérés comme des objets, lui permettant de peindre la réalité japonaise de manière presque expérimentale. Ici, le sable, élément-personnage omniprésent, représente la société japonaise de manière négative, par son aspect bloquant, gênant, nocif, qui s’immisce partout et entrave l’être humain. Le scénario est adapté d’un roman de Kobo Abe, avec qui le cinéaste va collaborer plusieurs fois, adaptant fidèlement l’univers de l’écrivain, proche de celui de Kafka.
[La Femme des Sables est tissé de symbolisme, et Teshigahara , dans une véritable osmose avec l’écrivain, retranscrit de façon picturale les angoisses existentielles décrites par l’auteur. Par l’utilisation de décors et d’images allégoriques, en structurant son film par des échos et des jeux de miroir, Teshigahara nous immerge dans l’itinéraire mental qui est au cœur du film. La Femme des Sables est un film d’une richesse quasiment inépuisable, à la fois limpide dans son déroulement et vertigineuse réflexion sur l’homme et sa place dans l’univers.*]



Résumé :
Un instituteur féru d’entomologie (Eiji Okada) marchant dans le désert, décide de faire une halte pour se reposer. Des villageois lui proposent de passer la nuit dans leur village. Il est accueilli par une femme (Kyôko Kishida) qui lui offre le gîte et le couvert dans sa maison au fond d’un trou. Pendant la nuit, la femme se lève et ramasse le sable qui s’écoule des parois de sa maison. Au petit matin, l’homme réalise qu’il a été fait prisonnier, et après plusieurs tentatives de fuites, il se résigne et trouve par hasard de l’eau, découverte qui donne un sens à son existence.
Le film s’ouvre sur des images déroutantes et inquiétantes, des estampes de dunes et leurs striures qui occupent tout l’écran (un œil bizarre apparait au centre), et qui se transforment en empreintes digitales de procès-verbal (l’administration envahissante et inhumaine reviendra ponctuellement dans le film, à travers une liste exhaustive de « formulaires, d’autorisations, de passe-droits, permis de conduire, de papiers d’identité, d’extraits de naissance, (...) et j’en oublie » que décrit la voix-off du héros, puis à la fin du film, lors du procès verbal mentionnant sa disparition depuis 7 ans). On passe du micro au macroscopique, et comme un grain de sable dans le désert, l’homme n’est qu’un point, un numéro, perdu parmi cette paperasse qui quadrille sa vie (il semble paumé dans le désert dès les premières images filmé en plan très large). Notre héros semble vouloir échapper à cette condition oppressante, mais il trouvera bien pire encore (ou pas). C’est un entomologiste qui cherche des insectes, on dirait bien qu’il finira comme eux.
Cette cabane qu’il remarque au début, au fond d’un grand trou dans le sable, est très symbolique de son futur enfermement et oppression sociale (car il ne se doute pas tout de suite de ce qu’il l’attend, et met du temps à comprendre qu’il est coincé, malgré toute l’atmosphère pesante et très étrange qui règne dans cette cabane dès qu’il y met les pieds). L’ambiance est bizarre, la femme lui dit des choses incohérentes mais étrangement pessimistes sur le sable (« Il y en a partout, il assèche tout, la maison tombe en ruine à cause de lui, etc.. »), le couvre d’un parasol « pour le protéger du sable » (et effectivement, quand il a finit de manger durant un long plan fixe, il s’aperçoit en se levant et en cognant le parasol qu’il est couvert de grains de sable), et s’attèle pendant une grande partie de la nuit à remplir des seaux de sables pour vider son trou, à l’aide des villageois (qui font d’inquiétantes allusions) qui remontent en haut les tas de sable. Le héros est étonné et perplexe face à cette activité peu commune mais ne se doute de rien et reste insouciant, alors que le spectateur se sent déjà fortement oppressé. « Je vous aide » lui dit-il « Non, pas le premier soir » lui répond elle. Il rit en disant qu’il ne reste qu’une seule nuit, elle reste silencieuse… Le lendemain, l’échelle par laquelle il est descendu la veille n’est plus là, et impossible de remonter de ce maudit trou.
Et le film suit sa descente dans les profondeurs de la folie, car il n’accepte pas cet emprisonnement, puis sa résignation et son renoncement.



Ce sentiment d’enfermement est accentué tout au long du film par ce sable omniprésent et extrêmement dérangeant. Il semble tout ronger, tout recouvrir (les plans magnifiques sur le corps de la femme le matin lorsqu’il est couvert de sable, les gros plans détaillant un cou, une aisselle, un torse sur lesquels trainent quelques grains de sables mêlés à la sueur), s’immiscer partout, coller à la peau. Tout est envahi par le sable, et son image est décliné à l’infini (gros plans microscopiques, striures, avalanches de sables, et la manière qu’il a de se désagréger quand l’homme essaie de l’escalader, poussière de sable quand un élément est déplacé ou cogné, grains collés à la peau, et même sables mouvants, en font une prison naturelle totalement contraignante). En plus, il a l’air de faire extrêmement chaud (magnifique lumière du chef opérateur Hiroshi Segawa, tout en contraste entre une surexposition aveuglante et des noirs profonds et ciselés), et cette chaleur est embarrassante, pesante, moite et fatigante. La femme est devient lascive, l’homme épuisé, on est aveuglé par cette lumière intensément blanche. L’image arrive parfaitement à retranscrire cette atmosphère moite, aveuglante, et presque onirique (mais c’est ici véritablement un cauchemar qui se joue sous nos yeux). Des images étranges et inquiétantes viennent ponctuellement souligner cette univers clos et oppressant (surimpression du trou, fondus entre les courbes de la femme et les dunes de sable, images d’insectes coincés dans la lampe à huile, gros plans de visages grimaçants, notamment dans la scène trop bizarre où tous les paysans curieux et voyeurs viennent demander au couple de copuler sous leurs yeux en échange d’un peu de liberté). Et la musique grinçante et presque désagréable vient souligner cette atmosphère anormale et surréaliste, lourde et oppressante.
Ce film est une véritable fable philosophique et cinématographique qui parle de la condition de l’homme et de son inexorable emprisonnement de la société (japonaise). « Vis tu pour enlever le sable ? » demande furieusement l’homme à sa compagne forcée, pour souligner l’absurdité de leur condition, proche d’une certaine forme d’esclavage (le sable enlevé sert visiblement à alimenter une entreprise de construction pour la fabrication de son béton, alors que c’est illégal). Il finira par s’habituer et se résigner à sa condition lorsqu’il découvrira un phénomène qui donnera sens à sa vie (pas plus absurde finalement que de rechercher et découvrir un insecte inconnu), le sable qui peut retenir l’eau par condensation et créer des puits (car l’eau était une condition essentielle à leur survie, alors qu’elle servait à les opprimer, par manque, vu qu’elle est distribué par le « syndicat » du village en échange de travail). Il n’y a aucun échappatoire, mais la vie doit continuer, et elle continuera à n’importe quel prix (leur enfant va d’ailleurs naître à la fin). Il faut continuer à vivre, même si cela nous semble absurde et insensé. On peut voir ce film comme une métaphore du mariage, ou encore comme un symbole de l’oppression latente omniprésente (comme le sable) dans la société japonaise, hiérarchisée et ritualisée, à travers cette histoire de repeuplement forcé d’un village désert. Le thème et le motif du désert sont abordés de manière intéressante, fortement symbolique et graphique, et en font un film à l’atmosphère étrange et inquiétante.



http://www.imdb.com/title/tt0058625/
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Femme_des_sables
http://www.critikat.com/La-Femme-des-sables.html
http://www.objectif-cinema.com/spip.php?article4581
http://archive.filmdeculte.com/film/film.php?id=1790
http://cinema.fluctuat.net/hiroshi-teshigahara.html
http://www.generique-cinema.net/analyses/femme.html
http://www.dvdclassik.com/Critiques/dvd_femme_des_sables.htm
http://www.paperblog.fr/907315/la-femme-de-sables-de-teshigahara/
http://www.cineclubdecaen.com/analyse/dvd/hiroshiteshigaharafemmedessables.htm
http://www.cinetudes.com/LA-FEMME-DES-SABLES-Suna-no-onna-1-de-Hiroshi-Teshigahara-1964_a43.html [*]
http://www.cinetudes.com/LA-FEMME-DES-SABLES-Suna-no-Onna-2e-1964_a79.html
http://www.liberation.fr/culture/010199436-la-nouvelle-femme-des-sables
http://culturopoing.com/Cinema/Hiroshi+Teshigahara+La+femme+des+sables+-340
http://arkepix.com/kinok/CRITIQUES/TESHIGAHARA/critique_femmedessables.html

Eddie, le 9 déc. 2009.

lundi 11 janvier 2010

Compte rendu 15e PCJ (16/09/2009). Jeune et Innocent d’Alfred Hitchcock (1936) et Iron Monkey de Yuen Woo Ping (1993).

Ce mercredi soir, voilà un programme bien éclectique et diversifié : un classique anglais du maître du suspens et un non-moins classique du film de kung fu par un des maîtres de la chorégraphie made in HK. Du cinéma de genre avec pleins d’émotions, de situations différentes et dramatiques, de suspens, d’action et de bons sentiments. Tout le monde y trouvera son compte (hélas, ce soir, petite équipe d’irréductibles: Jacki, Mimi, Manu et Eddie).



Avant de lancer le premier film de la soirée, on commence tranquillement avec un court métrage d’animation 3D de Tomek Baginski, Fallen Art (Sztuka spadania/Pologne/2004), pour se mettre en jambes. Ce petit film de 6 minutes est un véritable bijou d’animation. Toute une mise en place méticuleuse et calculée, avec 3 étapes distinctes et autant de responsables aux tronches pas possible (le sergent à la mâchoire épaisse, le scientifique photographe rachitique à lunettes, et l’énorme général cinéaste mélomane). Les soldats sont tous pareils mais chutent chacun dans des positions différentes. Et le résultat est juste fabuleux : ces soldats et leur général qui dansent frénétiquement image par image (principe de base du cinéma) sur une musique endiablée de Fanfare Ciocarlia (*) qui rappelle les sons hystériques de Kusturica, c’est vraiment une idée énorme, surtout qu’elle met du temps à venir (les chutes des soldats, la photo de leur atterrissage et son envoi au général, puis toute la machinerie compliquée qui fait défiler sa collection d’images), pour une apothéose musicale et cinématographique. Critique pertinente du système militaire (culte du général, inutilité, cruauté et incompréhension de la guerre, sacrifice du simple troufion) sur fond d’humour noir et de cynisme mégalomane, le ton et le titre sont bien trouvés. Fallen Art est une vision intéressante de la guerre et de ses travers, comme une déchéance artistique et absurde.

http://www.imdb.com/name/nm1313617/
http://www.imdb.com/title/tt0440846/
http://www.fallen-art.com/eng/index.html
http://en.wikipedia.org/wiki/Fallen_Art
http://www.catsuka.com/news_detail.php?id=1099267256
http://www.agencecm.com/radi/fiche.php?film_id=200011181&=0
http://features.cgsociety.org/story_custom.php?story_id=2715
http://maxunderground.com/articles/2005/tbaginskifa_interview.html
http://www.youtube.com/watch?v=F7HMz1WKkso&feature=fvst
http://www.youtube.com/watch?v=R3-7x6uCPnY (*)



On se marre bien en matant ça (j’adore la musique et son utilisation est géniale), et on enchaine direct sur la présentation de Jeune et Innocent d’Alfred Hitchcock (UK/1937) par Manu, film qu’il affectionne tout particulièrement (mais qu’on n’avait pu voir la dernière fois, à cause de rayures horribles sur le DVD, comme s’il avait frotté le parquet). Mais cette fois ça marche, et il nous parle du « traitement et de la mise en scène de la question du point de vue, du style de la période anglaise du cinéaste, plus classique, à l’humour différent (moins rigide qu’Arsenic et Vieilles Dentelles de Franck Capra -qu’on a vu la dernière fois-, mais plein de niaiseries aussi), du thème du faux coupable (récurrent chez Hitch). On s’éloigne très vite du meurtre pour suivre ce que nous indique le titre, un jeune innocent, au sens propre comme au sens figuré (innocence de la jeunesse et du faux coupable). Qui a tort qui a raison ? Une comédie finement menée, masquant une légère critique sociale (dogmes, institutions, bourgeoisie, religion, les adultes ont souvent tort en général), par une « subtile » direction de spectateurs où chaque image a un sens » (même le superbe plan en maquette dont on reparlera). Tourné aux studios Pinewood (et produit par Gaumont British Productions) en Angleterre, Jeune et Innocent fait partie de la période anglaise du maître du suspens, encore vierge de certaines caractéristiques de son œuvre américaine.

Résumé:
Une dispute, la nuit : un homme est giflé par une femme. L’homme est affublé d’un tic : il cligne des yeux... Le lendemain, sur une plage déserte, une jeune homme, Robert Tisdall (Derrick De Marney), aperçoit dans l’eau le cadavre d’une femme et part chercher du secours. Mais il semble que Christine, qu’il connaissait, ait été tuée avec la ceinture de son pardessus. Celui-ci a disparu et tout semble accuser Robert (de plus comme il est parti en courant, des témoins l’ont vu s’enfuir de la scène du crime).
Lors de son passage au tribunal, il réussit à s’enfuir en chaussant les lunettes de son avocat myope et commence une enquête pour retrouver son pardessus et se faire innocenter. Il trouve une alliée involontaire d’abord, puis consentante, en la personne d’Erica (Nova Pilbeam), la propre fille du Commissaire principal du Comté...
*



Et le film commence très fort, sur un plan séquence audacieux et cadré avec précision, pour une scène pleine de tension, qui nous fait entrer dans le vif du sujet, une dispute entre un couple pendant une nuit orageuse, par un dialogue dramatique et suivi de près par la caméra, qui, malgré les mouvements des acteurs, les replacent parfaitement dans le cadre, comme un champ-contrechamp sans coupe (cette séquence est justement analysée avec précision dans cette étude (1)). En tout cas, on sent immédiatement, dès ces premières images, la maitrise cinématographique d’Hitchcock, qui nous amène où il le souhaite (indice du clignement d’œil du meurtrier, qu’on retrouvera à la fin, et annonce du crime de la scène suivante). Et tout de suite après, on découvre notre jeune héros Robert en haut d’une falaise qui aperçoit quelque chose, descend et découvre le cadavre de la femme de la première scène, qui ne lui est pas inconnue (il serait « l’amant » dont parlait de manière soupçonneuse le mari criminel). Il sort de nulle part, mais connait cependant la victime. Pas de pot, car en plus, les deux jeunes filles qui ont découvert le cadavre juste après lui (raccord sonore génial de leurs cris sur des cris de mouettes), l’ont vu s’enfuir en courant (il allait chercher la police). Il est bien vite accusé (justice populaire expéditive et quiproquo rapidement emballé) et comble de malchance, la victime a été étranglée par une ceinture d’imperméable (il a comme par hasard perdu le sien il y a quelques temps). Et plus on avance, plus les doutes convergent vers lui (on notera, plus tard dans le film, la scène avec la tante suspicieuse qui flaire un truc et ne veut pas laisser partir le couple Robert/Erica).Tout l’accuse, et en quelques minutes, on est projeté dans l’histoire avec notre héros, malchanceux, jeune et innocent (ah quel titre judicieux). Mais l’innocence ici concerne aussi une tout autre chose. C’est l’innocence au sens de la naïveté, celle du héros, sans cesse insouciant et ingénu, mais aussi celle du cinéaste même, dans sa mise en scène et sa vision naïves et parfois un peu « simplistes » (l’avocat tout naze qui se fait voler ses lunettes ce qui permet au héros de s’échapper sans que personne ne le reconnaisse, grâce à son subtil déguisement avec lequel il ne voit cependant rien, la vision d’une police inutile et pas très fine, qui se fait transporter avec les cochons, et d’une enquête qui n’avance pas beaucoup, la scène dans la grange, débordante de niaiseries mielleuses, plan beauté sur les jolies filles (la belle Nova Pilbeam) avec le contre dans les cheveux et les yeux qui brillent, le plan d’ensemble sur la ville et le train qui passe en maquette playmobil qui est cependant quand même bien effectué –on se fait prendre au piège avec les lumières des voitures qui se déplacent, la ville en vue d’ensemble de nuit, soudain un train passe, la caméra s’approche un peu et on voit le trucage, surpris. Mais quand Hitchcock dans son montage, remet un plan large sur le couple dans la voiture le long des trains et des voies de chemins de fer et qu’on voit les 2 marionnettes miniatures, on se dit qu’il abuse un peu et aurait pu faire moins durer ce plan où l’artifice saute aux yeux, et on repasse au traditionnel champ-contrechamp en studio non moins artificiels, et toujours les fameux et redondants « MacGuffin » qui relancent la narration et permettent au héros de trouver le coupable et s’innocenter –la boite d’allumettes de l’hôtel où joue le méchant, et ce magnifique plan séquence sur grue, qui commence par présenter en plan d’ensemble la salle de bal, s’approche progressivement de l’orchestre de blancs grimés en noir, pour se fixer sur le batteur, qui soudain se met à cligner des yeux. C’est bon, on sait qu’il est là, maintenant on attend que les gentils le trouvent et qu’il se démasque en tiquant des yeux).
J’ai envie de dire « Sacré Hitchcock, avec ses grosses ficelles ! », car il nous mène bien en bateau tout au long du film, qui n’est qu’un prétexte pour faire l’éloge de la jeunesse et de l’innocence et nous emmener en balade avec elles. Le héros est niais au possible et ne semble pas trop soucieux de sa situation à certains moments, l’enquête des flics patauge, et finalement celle-ci est moins importante que les péripéties innocentes de notre jeune héros. Un film léger et bien fait, œuvre moins connue du maitre du suspens, qui reste cependant intéressant à regarder pour mieux comprendre l’univers du cinéaste. Une première séance bien sympa.



http://french.imdb.com/title/tt0029811/combined
http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeune_et_innocent
http://www.youtube.com/watch?v=xd-eRc17MA0
http://site-image.eu/index.php?page=film&id=146
http://www.objectif-cinema.com/spip.php?article3705
http://www.abc-lefrance.com/fiches/Jeuneetinnocent.pdf *
http://www.cinemaparlant.com/fichespeda/fp_jeuneinnocent.pdf
http://www.allocine.fr//film/fichefilm_gen_cfilm=335.html?nopub=1
http://www.notrecinema.com/communaute/v1_detail_film.php3?lefilm=15450
http://www.rayonpolar.com/Films/cineaste_Hitchcock_affiche.php?num=1&numero=26
http://www.cinetudes.com/YOUNG-AND-INNOCENT-Jeune-et-Innocent-de-Alfred-Hitchcock-1937_a106.html (1)




Iron Monkey de Yuen Woo Ping (HK/1993).
Ahah ! Enfin un film de kung fu (et un bon) programmé chez Jacki ! J’avais hâte d’admirer en grand de belles chorégraphies martiales made in HK qui ont fait la réputation de l’ancienne colonie britannique, et ça fait un moment que j’espérai profiter des PCJ pour partager mon amour du ciné kung fu (et surtout de les voir sur grand écran). Après des films de gangsters asiatiques qui se bagarrent, en voila de la vraie bagarre, les arts martiaux étant le sujet principal de ce genre de film.
Et on commence dur l’initiation avec du lourd : Yuen Woo Ping et un de ses chefs d’œuvre majeurs, l’excellent Iron Monkey.
Réalisé en 1993, année de grand crû à Hong Kong (on peut considérer la période de 1991 à 1995 comme l’apogée de l’âge d’or du nouveau cinéma kung fu hongkongais, des films comme Il Etait une fois en Chine 1, 2 et 3, The Blade, Fist of Legend, Tai Chi Master, Evil Cult ), grâce à certaines personnes importantes comme Tsui Hark (réalisateur/producteur) qui produit ce film, Yuen Woo Ping (réalisateur/chorégraphe), Jet Li (acteur emblématique des années 90), ou encore Wong Jing (réalisateur/producteur), qui ont apporté un renouveau à ce genre), Iron Monkey est un des classiques incontournables de cette période, pour une première approche du ciné Kung Fu.
Résumé :
Dans une ville où règne la corruption, seul le Docteur Yan qui s’avère être Iron Monkey (Yu Rong Guang), un bandit au grand cœur la nuit et médecin le jour, lutte contre les officiels. La venue de Wong Kai Ying (Donnie Yen) accompagné de son jeune fils Wong Fei Hung (Angie Tsang Tze Man) sera l’ultime chance pour la police de capturer Iron Monkey. Se révélant lui aussi d’une agilité prodigieuse pour les arts martiaux, Wong Kei Ying sera dans l’obligation d’arrêter le voleur s’il veut revoir son enfant, détenu en otage par la justice, alors qu’il est devenu ami du Docteur Yan sans savoir qui il est. Mais les deux héros uniront finalement leurs forces pour lutter contre l’oppression et faire triompher la justice.



Les combats sont nombreux et bien riches, les chorégraphies sont justes magnifiques et parfaitement réglées, les artistes martiaux impeccables. Comme d’habitude, on en a pour son argent avec Yuen Woo Ping, mais voir ces joutes aériennes et gracieuses sur grand écran est encore meilleur. Ça part dans tous les sens, mais l’espace est largement maitrisé par le cinéaste et ses personnages qui l’investissent totalement dans des combats de kung fu virtuoses et impressionnants. Le casting est à la hauteur (Donnie Yen, acteur fétiche du réalisateur, ici dans son premier grand rôle, Yu Ronggang, excellent acteur martial de Chine continentale, la belle Jean Wong, Yen Shi Kwan en méchant récurrent, et surtout Angie Tsan Sze Man, jeune actrice prodige dans le rôle clé du célèbre Wong Fei Hung ici enfant), les chorégraphies époustouflantes, et Yuen Woo Ping explore une nouvelle facette du docteur Wong Fei Hung, médecin, patriarche et figure martiale archi-connue en Chine et dans le cinéma de Hong Kong, après ses nombreux films sur le sujet (Drunken Master, Dance Of The Drunk Mantis, Le Héros magnifique et Tigre Blanc, Heroes Among Heroes, La Secte du Lotus Blanc de Tsui Hark qu’il chorégraphie), où la fiction prend totalement le pas sur une quelconque réalité historique. Ici, il est présenté à la sauce Robin des Bois, et encore une fois la comédie occupe une place importante, mais ne vient pas autant briser le rythme que dans certains autres de ses grands films (on pense notamment à The Taï Chi Master).



Mais la vraisemblance et la cohérence narrative ne sont pas très prisées dans le cinéma hongkongais, particulièrement dans ce genre de film, où les combats sont à la fois moteurs narratifs et sujets de l’histoire. De plus, Yuen Woo Ping est spécialiste des joutes martiales aériennes et fantastiques. Les combats sont fluides et « cohérents » par rapport à cet univers fantastique toujours très imagé des héros martiaux de la Chine, mais encore une fois, le cinéaste les tire vers le haut, à grands renforts de câblages (ceux-ci sont cependant subtilement utilisés et assez discrets) et de chorégraphies ciselées et complexes. On notera la scène où les papiers du docteur s’envolent et se font récupérer par le médecin et sa jolie assistante en quelques mouvements martiaux aériens, délicats et élégants, les facéties d’Iron Monkey (une boxe du singe surréaliste et hallucinante) et son combat contre Wong Kei Ying, sur lequel l’histoire est plus centrée que sur son fils Wong Fei Hung, qui a cependant quelques combats bien sympas, comme celui où il fait une démonstration d’arts martiaux pour vendre des pilules et obtenir de l’argent pour partir à la recherche de son père. Des mauvais garçons du marché viennent lui soutirer son argent, mais comme le veut la croyance populaire, le futur docteur Wong ne se laisse pas faire et met une raclée aux méchants, fait qui commence à asseoir la réputation martiale et justicière du personnage. Ils finissent par tout casser dans une échoppe, et le patron se plaint des dégâts, Wong Fei Hung en se battant, prend une bourse d’un de ses ennemis, pour rembourser les dégâts, le patron en prenant la poignée de pièces est un peu gêné « C’est trop » dit-il, « C’est trop ? » lui répond Wong Fei Hung, et il envoie valdinguer un dernier ennemi sur une table qui s’éclate, pour arriver au compte juste. Notons aussi l’enchainement au bâton qu’Iron Monkey enseigne au jeune Wong Fei Hung, et que ce dernier reproduira assidûment plus tard.
Et puis surtout, une pléiade de méchants hauts en couleurs (avec Yen Shi Kwan à leur tête, méchant récurrent et vraiment balaise) sont là pour entraver les héros, et ont pour conséquences des combats tout simplement magnifiques, dont l’apogée est le duel final sur les poteaux qui brulent progressivement, moment chorégraphique dont l’équilibre est l’enjeu principal (l’équilibre est d’ailleurs une des thématiques essentielles de l’œuvre de Yuen Woo Ping, qui revient tout au long de ses films, où les combats sont souvent situés à plusieurs mètres de hauteur, sur des tables ou chaises empilées, des forêts de poteaux, des installations complexes et ingénieuses, on pense aux combats de Taï Chi Master, ceux de La Secte du Lotus Blanc, ou encore Wing Chun, le final de Miracle Fighters, pour ne citer qu’eux). Les accessoires et les objets du quotidien (bols, assiettes, parapluie, bancs, tables, théières, et même des morceaux entiers de bâtiments qu’on détruit pour qu’il s’écroule sur l’adversaire) sont fréquemment utilisés pour apporter une dimension ludique aux combats, subtilement insérés dans les chorégraphies, un exercice parfaitement maitrisé par le maitre.



La nourriture encore une fois est très présente et revient ponctuer régulièrement le métrage (les repas servis au début aux faux moines Shaolin et aux gardes, le bouillon dans la marmite sur le toit, la faim de Wong Kei Ying quand personne ne veut lui donner à manger, la préparation d’un super repas par les deux maîtres qui échangent et partagent leurs connaissances culinaires et martiales, le contraste entre la population affamée et le dignitaire corrompu qui se goinfre de mets rares et délicieux), thème et motif récurrent dans ce genre de film, mais plus ou moins bien intégrés au récit. La nourriture et le fait de manger sont importants, elle a aussi pour fonction d’échange et de partage, et le réalisateur n’oublie pas de le rappeler (la scène de préparation du repas, « cuisines du Nord et du Sud », est géniale de ce point de vue, montrant en quelques images et mouvements impeccables les deux manières de faire et leur spécialité. Yuen Woo Ping a vraiment un bon kung fu de cinéaste). Encore une perle cinématographique plaisante à voir et à montrer dans le cadre de ces projections, pour initier les copains au ciné kung fu. Yuen Woo Ping est un grand réalisateur et chorégraphe, et on comprend qu’il soit parti chorégraphier des grands films d’action en occident (la trilogie Matrix, les deux Kill Bill, Dany The Dog, Tigre et Dragon, coproduction HK/Taïwan/USA), après une filmographie hongkongaise bourrée de chefs-d’œuvre, comme ce film peut l’attester.
Je pense qu’on aura surement droit à d’autres films de ce cinéaste martial et humoristique. A suivre.



http://www.imdb.com/title/tt0108148/
http://hkmdb.com/db/movies/view.mhtml?id=7647&display_set=eng
http://www.hkcinemagic.com/fr/movie.asp?id=68
http://www.cinemasie.com/fr/fiche/oeuvre/ironmonkey/
http://www.cineasie.com/Yuen_Woo_Ping.html
http://cine-hk.chez-alice.fr/Hkcine/SITE/Realisateurs/yuenwooping.htm
http://hongkongaction.free.fr/pages/yuenwooping.html
http://asia.cinemaland.net/html/movies/iron_monkey.htm
http://roroblog72.canalblog.com/archives/2009/09/10/15020831.html
http://www.psychovision.net/films/critiques/fiche/433-iron-monkey
http://www.paperblog.fr/2260550/iron-monkey-robin-des-bois-sortie-dvd/
http://made-in-asie.blogspot.com/2009/08/iron-monkey-yuen-woo-ping-avis-hk.html

Eddie, le 11 janv. 2010.

dimanche 10 janvier 2010

Los Bastardos de Amat Escalante (Mexique/2009/90’’/35mm/2 :35/couleur/Vostfr).

Les séances du matin sont moins chères au MK2 (entre 5 et 6€, prix qui devrait être normal mais bon), et en ce beau dimanche ensoleillé, je vais enfin voir Los Bastardos, qui heureusement joue encore. La caissière me dit en me vendant mon billet que le film l’a bouleversé. Je suis prévenu, et je m’installe dans une salle vide (qui se remplira petit à petit de seulement 8 personnes). Et le film commence direct sans aucune pub (vive les petits films non commerciaux destinés à d’autres que des consommateurs).
Résumé :
A Los Angeles, comme chaque matin, Fausto et Jesus, deux travailleurs mexicains clandestins, attendent au coin d'un terminal de bus dans l'espoir d'être embauchés. Les tâches sont ingrates et très mal payées, mais la nécessité de gagner un peu d'argent leur met une pression intense. Aujourd'hui, ils ont trouvé un travail beaucoup mieux payé. Aujourd'hui, leur outil de travail est un fusil à canon scié.



Un pitch accrocheur qui met l’eau à la bouche, dont le sujet de l’émigration totalement d’actualité, est traité de manière directe et brutale, sans aucune concession ni compromis. Los Bastardos s’ouvre sur un très long plan séquence dans lequel les 2 protagonistes arrivent vers nous en marchant lentement, de tout au fond du cadre, comme des points minuscules. L’un d’eux frappe dans un ballon en avançant dans une sorte de canal sans eau le long de quartier résidentiel et entre deux échangeurs de voies rapides. On sent toute leur solitude et la vacuité de leur existence dans ce long plan magnifique et silencieux, jusqu’à ce qu’ils arrivent au niveau de la caméra qui panote pour les suivre et les voir monter une pente et disparaitre. Carton rouge écarlate, puis blanc, et le titre arrive comme un coup de matraque LOS BASTARDOS en blanc sur fond rouge (on retrouvera ce schéma de couleur en cartons, rouge, vert, blanc, à la fin pendant le générique).



Une mise en scène très épurée, qui nous raconte une terrible histoire en quelques séquences contemplatives et remplies de silence et de frustration. Le silence des deux héros tragiques et leur frustration commune avec les émigrés mexicains, le silence du fils en conflit avec sa mère, frustrée de ne pouvoir communiquer avec lui, le silence dans le rapport entre nos deux braqueurs mexicains et la mère victime (d’ailleurs leur relation est très compliquée, entre séduction malsaine et répulsion viscérale et physique entre deux mondes incompris l’un de l’autre-la scène dans la piscine est pleine de tension). Aucune complaisance dans la vision de ces personnages qui s’enfoncent dans le mutisme et le silence de leur rapport avec les autres et avec eux-mêmes, ni dans le traitement de la violence, qui arrive d’un coup, brutale, sèche, sale, tel ce coup de fusil à canon scié (qui aurait pu être l’objet qui symbolise leur sésame, leur porte de sortie, mais ce n’est absolument pas le cas), tiré par erreur, par peur, trop vite pour y réfléchir et mesurer le poids de cet acte. Le second coup de feu est aussi brutalement surprenant et violent, tiré hors-champ, donc seul l’impact sur Fausto est filmé, impact qui nous percute entièrement. Alors qu’on attend (comme les deux héros) pendant tout le film, la violence arrive soudainement, comme un violent coup de massue qui réveille, qui nous sort de ce malaise latent, pour devenir encore plus gênant.



Au niveau de la narration et de la compréhension, on n’apprend que plus tard quel est leur objectif. A aucun moment, il n’est dit qu’ils viennent tuer cette femme, on ne sait pas qui les a payé, comment ils ont trouvé la maison de leur cible. Ils rentrent chez elle par effraction, et on met du temps à comprendre ce qu’ils veulent. Ils ont faim, ils lui demandent à manger, puis attendent avec elle, regarde la télé, vont se baigner dans la piscine (scène très bizarre) avec elle, bref, on se dit qu’ils ont trouvé une bonne planque pour la soirée et qu’ils attendent que ça se passe. Ils n’ont pas l’air d’être là pour une raison précise, et d’ailleurs l’exécution de la femme se fait involontairement, trop soudainement pour revenir en arrière et mesurer les conséquences de cet acte. On dirait presque qu’ils n’ont pas fait exprès, en tout cas, ça ne devait pas se passer comme ça (c’est souvent le cas dans ce genre de film, où une vie s’envole aussi facilement qu’un coup de feu). En plus de cette violence brutale et « involontaire », la violence dans les rapports humains est déjà présente dans leur condition d’immigrés, et dans les quelques échanges avec les américains qui leur donnent du boulot (les exploitent surtout). Amat Escalante nous montre deux héros perdus, qui n’ont pas leur place là où ils sont, et cela dès le début (le long plan séquence d’ouverture l’illustre parfaitement), et qui se trompent en croyant qu’ils l’obtiendront avec une arme, même si on les a payé pour ça. Los Bastardos est un film très pessimiste et sans issue (le plus jeune des 2 héros finira seul, errant comme au départ), qui dresse un portrait noir du phénomène de l’émigration mexicaine et sud-américaine aux Etats-Unis, sans pour autant tomber dans la complaisance et la victimisation de ces personnages, mais plutôt avec un regard quasi-documentaire qui nous empêche de prendre parti pour ces deux héros tragiques.
La bande sonore vient rajouter au malaise latent, il n’y a pas vraiment de musique, juste des notes brutales de gros riff et de larsens de guitare électrique, qui viennent nous arracher les oreilles et nous sortir de notre torpeur, rythmant la lenteur des images et la gêne qu’elles occasionnent.
Effectivement, Los Bastardos est un film violent et brut qui ne laisse pas à l’aise, mais fait vraiment l’effet d’un parpaing.
Choix pertinent de la part de BAC Films et Le Pacte, qui distribuent le film en France, le cinéma mexicain étant peu représenté et méconnu (ce film a cependant reçu 6 Prix et une nomination: http://www.imdb.com/title/tt0841922/awards).
Un film à découvrir si on a les tripes bien accrochées.



http://www.losbastardos-lefilm.com/
http://www.imdb.com/title/tt0841922/
http://www.dvdrama.com/film-28489-los-bastardos.php
http://www.le-pacte.com/index.php/distribution/detail/32
http://www.toujoursraison.com/2009/01/los-bastardos.html
http://critico-blog.viabloga.com/news/los-bastardos-amat-escalante
http://borokoff.blog.lemonde.fr/2009/02/03/la-misere-ne-sarretera-jamais/
http://laternamagika.wordpress.com/2009/01/13/los-bastardos-damat-escalante/
http://www.lecourant.info/spip.php?article1255
http://mapierrealedifice.blogspot.com/2008/05/jai-honte-dtre-franais.html
http://www.lemonde.fr/cinema/article/2009/01/27/los-bastardos-sur-un-air-de-deja-vu-une-fable-sanglante-a-los-angeles_1147121_3476.html

Eddie, le 6 sept. 2009.